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LE VOILE NOIR ET LE DRAP BLANC

Suite du précédent post intitulé "Du plomb dans la tête"


Maïté est aveugle. La trajectoire du tir a été sans appel, sans retour en arrière. 

À 11 ans, elle ne voit plus et ce nouvel état la transforme tout en modifiant également son environnement et les comportements qui l’entourent.

Sa mère abandonne ses traitements indélicats, pour laisser place à la bienveillance tant attendue pendant cette enfance incomprise. 


Son grand frère Jean-Luc a 12 ans, et sa soudaine solitude est invisible aux yeux de Maïté mais aussi de leurs parents, bien accablés. Il n’en dit rien, ne voulant pas ajouter de poids à ce qui est déjà trop lourd à porter.

Personne ne dira jamais “je t’aime” à ceux qui en auraient tant besoin, en bravant la pudeur d’une famille habituée à faire taire le cœur.

Difficile de vivre l’inaperçu dans le théâtre quotidien dont la petite sœur tient le rôle principal. 

Il ne lui en veut pas d’être figurant à présent dans le film de leur vie. Comment pourrait-il ?


L’adolescent est comme absent. Selon ses mots, il “grandit telle l’herbe entre les interstices du pavage de la route”. 

Il se sent exposé au vent sans pilier auquel se tenir, mouvant avec les aléas d’une vie pas tendre. Il est pourtant fait du même bois tendre que Paul, leur père. Les deux hommes de la famille semblent toucher de près, la sensibilité qu’on attribue normalement au côté féminin.

Paul montre sa force et sa stabilité dans la solidité du socle sur lequel, Gabrielle, maman et femme responsable trop jeune, coupe le jour et assène les mots tranchants qui ricochent sur Jean-Luc fréquemment. 


La colère de l’injustice devait bien retomber sur quelqu’un.

Les deux hommes doux ne sont pas épargnés.



Une femme avec une guitare et un frère et une soeur et leur chien
Maïté a 15 et 16 ans

Maïté est douée. Apprendre le braille, l’anglais, le piano, elle absorbe avec facilité toutes ces nouvelles expressions et ouvre le champ des possibles professions.

Grâce au GIA, Groupement Intellectuel d’Aveugles, la jeune fille se forme à la vie et découvre une palette d’activités variées et accessibles malgré son handicap.

Elle les partage avec une nouvelle communauté dont beaucoup deviennent ses amis.

Cette association s’ouvre aux familles des jeunes, permet les visites et organise même des week-ends thématiques et sportifs où les adolescents pourront pratiquer le ski et monter à cheval.

Maïté fait également du scoutisme lui permettant de gagner en autonomie et savoir comment se débrouiller dans la nature et en comprendre les clefs à partager avec son frère.


Pendant ce temps, la scolarité de Jean-Luc se passe dans un Lycée Technique de garçons à Bordeaux. Il est en seconde TER, pour Technique Électro Radio. Ce cursus ne semble pas vraiment propice à révéler toutes ses capacités.

Il aime la Philo, a de bons résultats en Français, Mathématiques, en Dessin Industriel et cherche une orientation qui puisse agrandir ses perspectives.

Le voilà parti pour rencontrer le Directeur du Lycée mixte de Talence qui, au vu de ses résultats scolaires, l’accepte volontiers en Terminale Philosophie.

Une classe avec des filles ! La voie des premiers mots d’amour échangés sur des petits bouts de papier, est ouverte.

Un des professeurs de son ancien Lycée Technique, à l’annonce de son changement de direction, lui suggère joyeusement de se pencher sur la Philosophie de la Mathématique ! 


C’est une philosophie de la vie que Jean-Luc ne cesse d’enrichir grâce aux épreuves traversées par sa famille, et le cheminement chancelant de sa vie d’adolescent, qui ne peut grandir sans le recul nécessaire à accepter ce qu’il advient. 

L’océan calme des pensées est rare dans l’esprit du jeune-homme et se voit remué par la houle des profondeurs qui bougent les lourdes épaves du passé ressassé.


Jean-Luc réussit le concours d’entrée à l’École d’Éducateur de Bordeaux, rue du Colisée. Les antiques bâtisseurs l’ont accompagné pour poser les premières pierres d’un chemin à gravir, le menant à une profession qui pourrait réunir ses plus belles compétences et aspirations. 

Tandis que Jean-Luc s’éduque à éduquer, travaille son mémoire de fin d’étude sur les fondements de la prévention, Maïté fait sa première expérience à l’étranger. 


Un frère en costume et une soeur aveugle et souriante
Maïté 20 ans sur le départ pour l'Angleterre

Elle a vingt ans.

Cela fait un peu plus de huit années de quotidien dans l’obscurité qu’elle vit, ressent, parcourt et cette vaste épopée, elle est prête à l’exposer de l’autre côté de la Manche.

L’Angleterre l’accueille pour un stage grâce auquel, ses compétences dactylographiques et linguistiques progressent.

Elle en revient grandi comme tout être qui tente l’aventure du voyage et de la découverte de l’autre, celui qui peut te ressembler et avoir tant d’enrichissantes différences à partager.


Son frère, jeune diplômé, sent aussi l’appel du large quelques années plus tard, et s’envole pour les États-Unis en cette année 70, habillée de fleurs, de pantalons pattes d'eph et de rêves d’amour universel.

Wow les States ! Incroyable nouvelle aventure, claque dans la figure du jeune-homme aux yeux grands ouverts sur le monde et ses merveilles, spectacle dont il ne rate pas une miette. Il connaît sa chance et découvre avec ses compères d’escapade, l’immensité des états traversés en bus. Des miles et des miles d’émotions fraîches qui laissent l'empreinte du voyage comme essentiel vital.


Il confie à sa sœur la magie des États-Unis et confirme l’envie de Maïté de repartir, pour une destination plus éloignée cette fois, où pratiquer l’anglais qu’elle maîtrise déjà bien.


Tout comme l’accident provoquant la perte de sa vision, elle ne pouvait pas se douter que sa prochaine étape serait étoilée. Des astres touchés du doigt, bien plus nombreux que les cinquante étoiles décorant le drapeau américain. 


Le ciel cotonneux qu’elle verrait en cet été 1973, serait celui du coma, de l’entre deux mondes, puis de l’au-delà des jeunes âmes trop vite remplies d’expériences bouleversantes.

Maïté n’aurait pas pu voir les États-Unis de ses yeux, mais aurait pu imaginer les décors, entendre ce nouvel accent parlé différent de celui des anglais et goûter aux belles coutumes de l'American Dream.


Malheureusement, à peine le pied posé sur ce sol étranger, que le second accident survenu, l'arracha du présent et d'un futur prometteur.


À l’arrivée à Eugène dans l’Oregon, la mère de la famille américaine qui accueillait Maïté, venait la chercher ainsi qu’une jeune étudiante japonaise.

Elles étaient trois femmes dans le véhicule de retour de l’aéroport qui n’est jamais arrivé. La conductrice percutée dans des circonstances qu’on ignore, est morte sur le coup.

Maïté s’est vue plongée dans le coma et la jeune-femme japonaise assise à l’arrière, seule rescapée du terrible accident, s’en est sortie avec un poignet cassé.


Le corps de la fille, la soeur, de la femme de 25 ans, épanouie, joyeuse et si courageuse, resta dans le coma quelques semaines là-bas, jusqu’à ce que la communauté des médecins et amis français de la famille, puisse trouver les moyens d'affréter un avion médicalisé et rapatrier la sœur bien-aimée. 


Elle ne se réveillera pas. 

Elle a tenu quelques jours à son retour en France, comme pour laisser le temps à sa maman de la nourrir une dernière fois.


Sans pouvoir dire au revoir ni exprimer tout l’amour qui animait son cœur, Maïté s’est envolée.

Ses paupières fermées pour toujours, ont laissé apparaître le ciel étoilé de la baie des anges. 

Embarquée sur le navire de l’éternité, son âme veille depuis une quarantaine d’années sur les océans déchaînés qu'explore son frère navigateur éducateur. 

Elle protège sa traversée de la vie, comme celle de tous les jeunes passagers formés aux tempêtes de la destinée.


Peggy Sirieix


Histoire vraie recueillie auprès de Jean-Luc Berthaud



Deux amies a la plage
Dernier sourire de Maïté avant le départ pour l'éternité





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