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DU PLOMB DANS LA TÊTE

Dernière mise à jour : 10 mars

Histoire vraie


Lieu du terrible accident de Maïté le 24 juillet 1960
Stand de poupées et stand de tir

Comme chaque été, Jean-Luc et sa petite sœur Maïté vivaient un mois d’aventure enchantée au Pays Basque, grâce à leur tante et son mari forain sur plusieurs générations. Un mois qu’ils attendaient tous deux avec impatience, après une année scolaire dictée selon les préceptes d’un grand-père religieusement autoritaire.


Rien n’aurait pu laisser présager le drame qui surviendrait devant le stand de poupées en ce dimanche soir, 24 juillet 1960.


Le frère et la soeur étaient aussi complices que leurs sœurs jumelles plus âgées de deux années. Les quelques mois qui les séparaient se distinguaient à peine, au point de croire à une autre gémellité dans cette fratrie dont Gabrielle était la mère. 

Inséparables et soudés, frère et soeur d’aventures de vie.


La maison qu’ils habitaient, 10 rue de la Musique à Nantes, pouvait être le théâtre de scènes joyeuses ou difficiles. Le bonheur qui animait Maïté et Jean-Luc dans leurs jeux d’enfants, contrebalançait la tristesse amenée par les sentences, parfois terribles, envers la petite fille qui faisait pipi au lit. 


Gabrielle fut mère bien avant de donner la vie à quatre enfants. Plus de maman à 18 ans, tutrice de ses trois frères et sœurs et un papa pêcheur à Ciboure, voilà la vie qui décida d’une jeune responsabilité tracée. Le plateau d’apprentissage était servi, elle qui souhaitait être infirmière, s’occuper des autres et les soigner. Malheureusement, la formation arriva trop tôt et si subitement qu’elle fût contrainte de remplacer sa mère emmenée par le cancer. 


Comment faire ? Comment faire correctement, lorsqu’à 18 ans on est loin d’avoir fini de grandir. Donner de bons soins à ses proches, se respecter soi-même, y voir clair dans cette obscure destinée ?


La tendresse oubliée, une fatigue incessante de responsabilités enchainées, Gabrielle y perdait parfois le bon sens de la solution à trouver pour les draps mouillés de Maïté. Laver et relaver sans machine à l’époque et puis, dans un accès de rage et de désespoir face à l’ampleur répétée de la tâche, mettre Maïté dans un sac, enfermée pour qu’elle cesse de pisser. Vas-tu arrêter ? Comprends-tu que je n’en peux plus ?


Maïté ne comprenait pas pourquoi elle mouillait ses draps et encore moins pourquoi elle serait punie pour ça. 

Jean-Luc a vu sa petite sœur dans ce sac sentence, image effroyable pour un garçon pas encore suffisamment grand, pour dire qu’est-ce que tu fais maman ? Tu as perdu la tête ?

Heureusement, elle s’en est sortie de cette première obscurité punitive, qui précèderait le noir de son futur regard.


C’est l’été. La fête de Saint Palais. Juillet 1960. Maïté aura 12 ans dans quelques mois et Jean-Luc, 13.  Sortis de l'opulent diner légendaire, à la table de la caravane de la tante et de l’oncle forain, ils s’empressèrent tous deux, de rejoindre le stand du beau-père de la tatie, qui faisait gagner d’incroyables poupées. Toutes habillées de jolies robes colorées, elles attiraient néanmoins très peu le regard et l’intérêt des joueurs armés de carabines du stand d’à côté. Le contraste était frappant. 

C’est le décor étonnant qu’on pouvait trouver à la fête foraine. Des armes, des jouets, des manèges, des rires, des mecs alcoolisés. Une ambiance à laquelle les deux acolytes étaient maintenant bien habitués. Jean-Luc se risquait sur la piste des auto-tamponneuses, pour aller collecter les tickets donnant droit au tour supplémentaire, tandis que Maïté souriait chaque fois qu’il manquait de tomber en slalomant entre les engins prêts à foncer. 


Alors que les deux complices observaient les poupées à gagner, que le stand de tir bondé faisait son habituel brouhaha, Maïté mit soudain ses deux mains sur son visage comme pour protéger ses yeux. Jean-Luc la regarda et vit un filet de sang s'écouler lentement sur sa joue droite. Sans attendre, ils passèrent derrière le stand de poupées et constatèrent avec horreur, que l’un des yeux de Maïté, était crevé. 


La voilà plongée dans le noir. Cette obscurité ne la quittera plus jamais. 

Le plomb de la carabine inconnue est passé à travers son œil, a sectionné au passage le nerf optique de l'œil opposé, pour venir se loger à quelques millimètres du cerveau.


Maïté est aveugle mais en vie. Une vie qu’elle devrait apprendre à voir autrement. 

Qu’y a-t-il à voir à 11 ans dans le noir du réveil, le noir du jour, le noir du quotidien ?

L’invisible injustice ? 

Une cécité qui regarde ce que l’on n’aurait jamais voulu voir. 


Tout allait changer. Jean-Luc connaîtrait pour la première fois, à l’aube de ses 13 ans, la solitude. Sa sœur, sa moitié, son petit ange n’occuperait plus l’autre lit de la chambre qu’ils partageaient. Selon les conseils des médecins, dès la sortie possible de l’hôpital des enfants malades de Bordeaux, Maïté allait être placée dans un établissement spécialisé, adapté à sa nouvelle condition et le reste de la famille devrait alors déménager. 

Le quotidien serait différent pour tous, les voyants et la non-voyante.


Jean-Luc vivait à présent avec l'absence de sa sœur, celle de ses parents légitimement préoccupés par le handicap de Maïté et la culpabilité de ne pas avoir pris le plomb à sa place.


Mettre du plomb dans la tête, cette expression qui est censée amener la raison, la sagesse à celui ou celle qui le reçoit. La sagesse, Maïté en était déjà pourvue avant le terrible accident. À l’inverse, le tireur maladroit, en état d’ébriété probable, n’en avait pas, en tout cas pas suffisamment pour se dénoncer. Peut-être n’a-t-il même pas réalisé la vie, les vies qu’il venait de transpercer à jamais ?


Le tribunal a statué sur le criminel inconnu et attribué une modeste compensation financière qui ne paiera pas ce qui a été perdu. Comment juger convenablement cette improbabilité événementielle ? Cette trajectoire non préméditée mais suffisamment précise, pour aboutir à la cécité complète et la vue vide. Remplir ce noir des images antérieures, en créer de nouvelles qui redonnent des couleurs à cette vie percutée.


Lorsque la vie nous tue, nous ne voyons pas tout de suite, que la blessure a laissé entrer autre chose, une autre perspective. On voit ce qu’elle nous ôte et combien cela fait mal d’être blessé. C’est au fur et à mesure du temps que l’on réalise, combien l’événement tragique a donné force et courage à la partie la plus fragile et révélé des capacités insoupçonnées. 


Chaque week-end, la visiteuse aveugle, la sœur tant aimée était de passage. Leur père cheminot, ancien coiffeur reconverti, prenait sur ses courts temps de repos et petits moyens pour offrir un semblant de vie normale, à ce qui ne l’était plus. Maïté avait perdu la vue et sa parole était discrète. Quelques chansons sortaient de sa bouche mais aucun mot n’évoquait l’accident ni toutes les émotions qui pouvaient la traverser. 

Courageuse petite fille à l’immense épreuve. Ses yeux ne laissaient échapper aucune larme. C’est lui qui pleurait sans qu’elle ne puisse le voir.


Ce que Maïté et Jean-Luc partageraient dorénavant, serait les sons que l’on chante, ceux que l’on joue, ceux que l’on entend. Deux “m” pour écrire la musique de Maïté. Celle qu’on peut apprendre sur une guitare ou un piano. Des airs heureux qui portaient la joie des instants passés dans l’ancienne vie au 10 rue de la Musique, justement. Des mélodies d’avant qu’il retrouvaient un peu, durant ces concerts improvisés au beau milieu d’une des cités de Bègles, leur nouveau terrain de jeu et de vie. La musique que Maïté a transmise, partagée quand le silence des circonstances de l’accident occupait tout l’espace, Jean-Luc s’en souvient bien, encore aujourd’hui. 


Faire comme si, tout cela n’avait jamais existé. Exister avec ses sens manquants ou exacerbés. Vivre et partager ce qui doit l’être en mettant de côté l'inacceptable. Essayer de comprendre pourquoi, lorsque la vie ne donne aucune raison valable, si ce n’est, grandir plus fort, grandir dans l’humilité de l’épreuve et taire la colère de l’injuste.


Ça n’est juste pour personne de prendre un plomb qui devait viser un ballon. 

Ça l’est encore moins à 11 ans, sous les yeux d’un frère désoeuvré de n’avoir pu être le bouclier.


Peggy Sirieix


Histoire vraie recueillie auprès de Jean-Luc Berthaud


Jean-Luc & Maïté en 1954 et 1959

Un an d'écart à peine et une complicité immense
Le frère et la soeur inséparables

Trajectoires possibles de la balle

De nombreuses trajectoires de tir sont supposées mais une seule directe semble la plus plausible.
Plan établi au commissariat de la scène de l'accident

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